Le groupe, la cellule primale du collaboratif et du social productif : une métaphore du vivant & du RSE

Par Alain Garnier

Suite à un article de vulgarisation/évangélisation sur le réseau social d’entreprise, un de nos partenaires – Patrice Delatour pour ne pas le citer, m’a interpelé dans un commentaire, indiquant qu’il considérait que le groupe était aussi important que l’individu. Sa critique portait sur le fait que j’avais mis en relief qu’un réseau social était la jonction d’un graphe de connexion entre personnes et du contenu riche (lien, article, photo, document), en ne mettant pas l’accent sur les groupes qui structurent ces échanges.

Il a totalement raison. Dans le contexte de l’entreprise et de la production de valeur collective, le groupe est central. C’est moins dans le cas grand public, mais ce n’est pas mon sujet dans ce billet.

Je me suis donc penché sur la raison fondamentale – si on peut en trouver une – à cette centralité du groupe, pour essayer de trouver des « rationals » à cette intuition forte du rôle prépondérant des groupes. Et que je mets en pratique dans tous les projets que j’analyse, conseille etc …

A mon sens, le groupe est fondamental dans un RSE, il en est la structure qui permet un échange « juste ». Au sens de la pertinence. Car il permet de délimiter l’espace social de manière collective et adaptative. Un groupe, est – pour prendre une métaphore du vivant – une membrane qui permet de délimiter le dedans du dehors.

Il se trouve que ce qui définit la vie ce sont : des molécules dites organiques (énergie, acides aminés, protéines etc…) ET l’apparition de la cellule. Car la cellule est ce qui confère à la vie la capacité de se reproduire en définissant un être. Avant la cellule, pas « d’objet » délimitable, les nutriments, et enzymes sont dans la soupe primitive. Et – pour ceux qui ont encore des restes de chimie -, il faut rappeler que dans un milieu ouvert, toutes les concentrations finissent par tendre vers une moyenne : les réactions chimiques ont lieu et le mélange devient homogène. On atteint le maximum d’entropie (ou de bordel ambiant pour paraphraser Roland Moreno). Pour revenir aux réseaux sociaux, ce phénomène, c’est ce qu’on voit sur Twitter : rapidement, une idée, un propos converge car tout le monde a accès à l’information. Même si les filtres individuels sont là pour donner une vision du monde « choisie » au travers de son réseau. Les faits se propagent, les idées et se diffusent quasiment sans limite.

Revenons au vivant : dès lors qu’une membrane peut délimiter un espace du vivant, il y aura une différence entre le dedans et le dehors : différence de potentiel électrique, ou chimique. Ce qui conduit à une énergie, un transfert, des confrontations entre les cellules, des échanges… Car il ne peut y avoir échange que s’il y a mouvement. Et par mouvement, j’entends un mouvement non brownien mais maitrisé, choisi, voulu accordé à une logique matérielle qui peut se répéter, se construire, s’évaluer.

N’oublions pas aussi, que cette dynamique n’est possible que parce qu’il y a de l’énergie. Savez vous que ce qui nous donne toute cette énergie sur terre, c’est le fait que le soleil nous bombarde de photons dopés d’énergie de couleur rouge et que renvoyons des rayons majoritairement bleue… ce qui signifie que nous gardons de l’énergie sur terre et que nous perdons de l’entropie. Pour expliquer, l’entropie est le nom scientifique donné à la mesure du désordre en quelque sorte. Par exemple, quand un système se dégrade, l’entropie augmente. A contrario, la construction de quelque chose diminue l’entropie. La vie, et toute l’énergie qu’il faut pour la conserver diminue l’entropie. Elle a d’ailleurs besoin de beaucoup d’énergie. Pour être trivial, le soleil aide à diminuer le bordel ambiant. Voilà la grande machine du vivant et de la chimie en route vers « le progrès » grâce à ce moteur externe et puissant. Autre aspect intéressant à noter, c’est que le concept même d’entropie, qui vient au départ de la physique, a été dérivé pour l’écologie (entropie = diversité) mais aussi pour l’information. Car l’entropie est la mesure de l’information d’un système… on arrive tout droit vers le collaboratif qui se nourrit d’informations.

C’est la même dynamique que je vois dans le collaboratif. Pour qu’il soit vivant, il faut de l’énergie externe à l’organisation : un besoin, une demande client, un challenge à réussir, un projet R&D à finaliser , un produit à améliorer etc…  Cette énergie va se transformer en éléments contrôlés internes à des groupes : des documents, sortes de nutriments primitifs des organisations, et ce dans des espaces clos. Car sinon, comment garantir cette différence de potentiel et de vision ?

Chacun le sait, mettez 100 personnes pour décider ensemble d’aller quelque part, par exemple en vacances, et c’est le chaos. Rien ne converge. C’est brownien. Maintenant, créez artificiellement 10 groupes. Un pour savoir où on va. Un autre comment on y va. Un autre comment on est hébergé. Un autre quelles sont les activités… etc… Et pour ceux qui ont expérimentés les barcamp, vous savez très bien que cette forme permettra alors de converger vers des choix, des actions, des décisions.

Le groupe permet aussi de créer des moments d’intimité où le « produit fini » est encore à l’ébauche. Si je reprends la métaphore du vivant, une cellule reproduit son ADN « d’un coup », et les étapes produisent des molécules fragiles qui seraient détruites instantanément si elles n’étaient pas assemblées à l’intérieur du cocon de la cellule (voire de sous-éléments qui composent la cellule). Dans un groupe de travail interne à toute organisation, c’est pareil. Voire pire dans le cas actuel de la pression qui est mise sur chacun et la performance attendue… Un document, un slogan ou une roadmap projet ont besoin d’intimité pour être construits avant de pouvoir être délivrés au-delà des cellules au sein desquelles ils ont été élaborés.

Quelle taille doit/peut avoir la cellule idéale ? Si on regarde le vivant, la taille des cellules est très variable : de quelques microns à quelques centimètres… c’est un écart de plusieurs puissances de dix qui a lieu. Sans compter l’individu qui est lui même composé de cellules et qui est également doté d’une membrane : il est LE groupe à lui tout seul… Dans un réseau social, on va retrouver les mêmes distorsions : des groupes de plusieurs milliers de personnes, signes de l’existence de l’organisation dans son ensemble, jusqu’au groupe composé de 2/3 personnes qui forment la base nucléaire du système. Ce qu’on constate simplement, ce sont des comportements extrêmement variés selon la taille du groupe en terme de comportement, de dynamique, de durée de vie etc…

Cela veut dire aussi qu’il faut accepter d’être « différents » selon le groupe dans lequel on intervient. Le contexte y est pour beaucoup sur nos attitudes. Oui, les différents espaces sociaux dans lesquels on intervient nous poussent à des comportements différents. Cette évidence sociale qui fait qu’on ne raconte pas les même blagues à ses amis, ses enfants, son patron ou à ses clients doit aussi s’entendre sur le terrain sérieux des groupes dans un réseaux social d’entreprise, où on est amené à travailler avec des angles différents. Et contrairement à la « peur » de cette perte d’identité souvent assujettie aux réseaux sociaux, c’est toute la palette de notre capacité émotionnelle et intellectuelle qui peut se déployer plus finement dans les différents contextes / groupes dans lesquels on est amené à intervenir.

Du coup, quel message pour quelqu’un qui a à concevoir un réseau social d’entreprise, afin de réussir à faire travailler les personnes entre elles ? Si je reprends les grandes leçons du vivant je donnerai 7 conseils pour faire vivre un réseau social d’entreprise :

1 – Donnez-lui à manger, de l’énergie externe à votre organisation locale (un besoin, une demande client, un challenge à réussir, un projet R&D à finaliser, un produit à améliorer)

2 – Au départ créez des groupes, des petits, des gros qui semblent coller à l’intimité existante de votre organisation

3 – Laissez ensuite les cellules s’auto-organiser, grandir, se dédoubler. C’est le sens de l’évolution. Le corps de votre RSE en sera plus vigoureux, plus résilient.

4 – Laissez/encouragez aussi des groupes à mourir : le vivant c’est aussi la fin du vivant. Rien de pire qu’un « groupe mort » qui reste un attracteur potentiel et donc qui ne crée pas de dynamique positive

5 – Méfiez-vous des maladies, accidents bêtes, virus, cancers, etc… toutes ces formes de parasitisme de votre réseau qui peuvent lui être fatal. Pour ça prenez un bon médecin mais surtout… donnez-lui une bonne hygiène de vie (de réseau social) : dotez-vous de chartes, soyez à l’écoute de votre RSE, agissez au premier signe de fièvre…

6 – Ne laissez pas votre réseau seul : rapprochez-le des autres organismes numériques qui peuplent votre organisation. L’organisme vivant qu’il constitue se nourrira des autres systèmes : CRM, GED, ERP, Bureautiques, le cloud etc… Faites-lui voir du pays.

7 – Parlez-lui. Enfin, c’est comme vous voulez : moi je parle aux animaux, aux plantes et même parfois à mon scooter… alors je n’ai pas d’appréhension à parler à mon RSE.

Longue vie à votre RSE !